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La villa tatouée : le chef-d'œuvre secret de Jean Cocteau à Cap-Ferrat

Une promesse tenue

En août 1943, un diplomate italien prévint Francine Weisweiller : les Allemands s'apprêtaient à étendre leur occupation de la France jusqu'à la Méditerranée. Elle et son mari, Alec, fuirent vers le sud avec leur jeune fille, espérant passer en Espagne. La mère d'Alec choisit de rester, persuadée que le danger était exagéré. Elle fut arrêtée chez elle et déportée à Auschwitz, où elle mourut.

Les Weisweiller survécurent à la guerre, et en 1946, Alec offrit à Francine une villa surplombant la mer à Saint-Jean-Cap-Ferrat — une promesse faite durant les années les plus sombres, qu'il tint une fois la paix revenue. La maison, alors récemment construite, était sobre, sans caractère particulier. Ni l'un ni l'autre ne savait encore qu'elle deviendrait l'un des intérieurs les plus singuliers de la Côte d'Azur.

La rencontre

La transformation commença, indirectement, avec un film. En 1949, Jean-Pierre Melville adaptait au cinéma le roman de Cocteau, Les Enfants terribles, et son actrice principale, Nicole Stéphane — cousine d'Alec —, présenta le poète à Francine pendant le tournage. Les deux se plurent immédiatement. Une fois le montage achevé au printemps suivant, Francine invita Cocteau à passer une semaine dans la villa de Cap-Ferrat.

Il y resta des mois. Au bout de quelques jours, l'inactivité commença à lui peser. Il confia à Weisweiller qu'il se sentait fatigué de l'oisiveté, qu'il s'y étiolait, et lui demanda s'il pouvait esquisser quelque chose au-dessus de la cheminée du salon — la tête d'Apollon, au fusain. Weisweiller accepta. Ce simple dessin ne resta pas isolé bien longtemps.

La villa tatouée

Ce qui commença par une esquisse devint, au fil des douze années suivantes, une transformation presque totale de la maison. Cocteau couvrit murs et plafonds de peintures et de mosaïques puisées dans la mythologie grecque et romaine, travaillant directement sur le plâtre plutôt que sur toile — une distinction à laquelle il tenait. Il décrivait ce travail comme peindre à même la peau des murs plutôt que de les habiller, et la villa devint dès lors connue sous le nom de « villa tatouée ». Picasso y apporta sa propre contribution lors d'une visite ; Jean Marais et Coco Chanel firent de même par la suite, leurs ajouts venant s'intégrer à l'ensemble conçu par Cocteau.

Le nom de Santo Sospir vint plus tard, presque par hasard. Weisweiller avait acquis une carte de la région datant du XIIe siècle, qu'elle étudiait avec Cocteau, lorsque tous deux remarquèrent que la presqu'île de Cap-Ferrat s'était autrefois appelée Cap-Sainto-Sospiro. Cocteau proposa de donner cet ancien nom à la villa, et il resta.

Un lieu de rencontres

Pendant plus d'une décennie, la maison fonctionna comme une sorte de salon informel. Picasso et son épouse Jacqueline venaient assister à des corridas avec Cocteau et Francine. Marlene Dietrich et Greta Garbo venaient y dîner. Francis Poulenc, Pierre Cardin, Alexander Calder et Charles Aznavour y passèrent à diverses reprises, et le chef d'orchestre Herbert von Karajan y rencontra sa future épouse. Romy Schneider et Alain Delon y auraient passé leur premier week-end ensemble. En 1952, Cocteau transforma la maison elle-même en film, La Villa Santo-Sospir, une visite de trente-cinq minutes des pièces et des œuvres qui les recouvraient, commentée de sa propre voix.

La fin d'une époque

Cette entente dura jusqu'en 1961, lorsque Francine entama une relation avec l'écrivain Henri Viard. Cocteau y vit une trahison de ce que la villa avait représenté pendant plus de dix ans, et déménagea. Le projet de douze années, qui avait couvert presque chaque surface de la maison, s'arrêta avec son départ, figé dans l'état où Cocteau l'avait laissé.

Un héritage préservé

Santo Sospir fut classée Monument Historique en 2007, officialisant ce que l'on comprenait depuis longtemps de manière informelle : que les fresques de Cocteau, réalisées à même les murs d'une villa privée plutôt qu'accrochées à ceux-ci, constituaient une œuvre d'art à part entière, indissociable de la maison qui l'abritait. La villa reste ouverte aux visiteurs sur rendez-vous, ses pièces portant toujours les figures mythologiques que Cocteau y dessina pendant plus d'une décennie, et conservant, en somme, les tatouages qu'il lui a laissés.