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Villa La Mauresque Saint Jean Cap Ferrat

Le Retour

À l'automne 1946, Somerset Maugham remit les pieds sur les terres d'une maison qu'il n'avait pas vue depuis six ans et découvrit la façade criblée d'impacts de balles. Les voitures avaient disparu. La cave à vin avait été vidée jusqu'à la dernière bouteille. Trois armées d'occupation — allemande, italienne, française — s'étaient succédé, et chacune avait laissé sa marque sur le plâtre et la peinture. Ce que Maugham ne trouva pas, lorsqu'il se résolut enfin à regarder, ce fut la moindre trace que l'on eût touché aux tableaux. Les Gauguin étaient là où il les avait laissés. Tout comme les Picasso, les Matisse, les Pissarro, les Toulouse-Lautrec. Quelque part dans le chaos de la France occupée, quelqu'un avait pris la peine de les cacher.

La maison s'appelait La Mauresque, et au moment où Maugham y revint, elle avait déjà vécu toute une vie avant même qu'il n'y pose le pied.

Le refuge d'un évêque

Cette première vie appartenait à un évêque. Vers 1900, Monseigneur Félix Charmetant, tout juste rentré de plusieurs années de mission en Afrique, arriva sur la presqu'île encore peu développée de Saint-Jean-Cap-Ferrat pour diriger « l'œuvre des écoles d'Orient », et décida d'y bâtir une demeure qui rappellerait celle qu'il avait quittée. Il dessina lui-même les plans : un patio ceint de piliers, des arcs en fer à cheval formant une arcade ombragée, et à l'un des angles, un minaret surmonté d'un dôme abritant non pas un bureau ou une chambre d'amis, mais une chapelle privée. Le résultat, niché dans un parc de quatre hectares, ressemblait suffisamment à son ancienne résidence africaine pour que la ressemblance en soit tout le sens.

Chaque hiver, il repartait néanmoins en Afrique, le plus souvent en compagnie de sa sœur, Aline Géraldy, dont le fils Paul deviendrait l'un des poètes les plus célébrés de France. Entre les deux foyers — celui de l'évêque et celui de sa sœur — la liste des invités à Saint-Jean comptait des personnalités telles qu'Isadora Duncan, qui possédait sa propre villa sur la presqu'île voisine de Saint-Hospice. Charmetant lui-même tranchait au milieu de tout cela : un homme en longue robe faite maison, plus souvent penché sur ses dossiers ou occupé à son potager qu'à recevoir qui que ce soit.

La réinvention de Maugham

Il mourut en 1921. Aline conserva la villa six années encore avant de la vendre à Maugham, qui jeta un regard sur le patio mauresque et la chapelle-minaret et jugea que presque rien ne lui convenait. Il fit appel à l'architecte Henri Delmotte pour reconstruire les lieux selon une géométrie plus dure, plus moderne — des lignes cubiques remplaçant les dômes, une extension ajoutée, la chapelle transformée en bureau là où un évêque avait autrefois dit la messe. Maugham était, de l'avis général, bien moins pieux que son prédécesseur, bien qu'il eût ses propres superstitions : un étrange motif talismanique fut installé près du hall d'entrée, censé écarter le mauvais sort.

Ce qu'il partageait avec Charmetant, en revanche, c'était un goût pour le jardin — quoique le sien penchât vers les arbres fruitiers. Il planta des avocatiers, parmi les premiers en Europe à produire des fruits exploitables, fit ajouter une piscine et un court de tennis où il jouait le plus souvent avec son secrétaire, et employait un personnel digne d'un petit hôtel : un secrétaire, un majordome, un valet de pied, deux servantes, un chef, un chauffeur, sept jardiniers. Entre les deux guerres, cette maisonnée nourrit et logea une liste d'invités qui allait de Winston Churchill au duc et à la duchesse de Windsor, voisins non loin de là au Château de la Croë, sur le Cap d'Antibes, en passant par Adlai Stevenson, H. G. Wells, Noël Coward, Harpo Marx, Lord Beaverbrook et l'Aga Khan. À l'intérieur, les pièces, meublées dans un style espagnol, étaient ornées des œuvres que Maugham avait rassemblées au fil de ses voyages en Asie, en Afrique et en Polynésie — la même collection qui, plus tard, survivrait intacte à la guerre alors que la maison, elle, n'y échapperait pas.

La guerre et la survie

Le régime nazi, de son côté, ne montra guère de patience envers la fiction de Maugham, qu'il jugeait aussi moralement corrosive que ses positions politiques lui semblaient suspectes. Il se réfugia en Angleterre pour la durée de la guerre et ne revint qu'en 1946, retrouvant la façade criblée de balles, la cave vidée, et les tableaux qui, on ne sait comment, avaient traversé l'épreuve intacts. Il fit appel à un autre architecte, l'Américain Barry Dierks, pour restaurer les lieux, et y vécut près de deux décennies encore. Il tenta de vendre la propriété au début des années 1960, mais son ex-épouse et sa fille contestèrent la vente, et la villa resta en suspens jusqu'à sa mort en 1965, après quoi elle passa enfin à de nouveaux propriétaires.

Ce qu'il en reste

Ce qui subsiste aujourd'hui de cette histoire est plus ténu qu'autrefois. Les quatre hectares tracés par Charmetant ont été réduits au quart de leur superficie d'origine, morcelés au fil des décennies. Des deux maisons si différentes bâties sur les mêmes fondations — le refuge mauresque de l'évêque et la reconstruction cubiste du romancier — presque rien ne subsiste en surface, hormis le nom lui-même. La Mauresque demeure, attachée désormais à un jardin bien plus modeste, dernière trace d'un évêque qui avait un jour modelé une villa française sur la maison qu'il avait laissée en Afrique, sans jamais voir ce qui lui succéderait.